Abdessamad Belkabir (né à Marrakech en 1947) est un penseur, écrivain, universitaire et homme politique marocain, figure majeure de la gauche nationale et de la pensée nationaliste arabe au Maroc. Fondateur en 1984 de la revue culturelle Al-Moultaka (« Le Carrefour »), qu'il dirige encore aujourd'hui — le numéro 63 est paru en février 2026 —, il a mené de front, pendant plus de six décennies, militantisme politique et syndical, enseignement universitaire, recherche sur la littérature populaire, création de tribunes culturelles et action publique au plus haut niveau de l'État.
Né à Marrakech en 1947, Abdessamad Belkabir reçoit sa première formation à l'école Abdellaouia de Bab Doukkala, d'orientation salafiste nationale et réformiste, où il étudie auprès du faqih Abdelkrim Zemrani, l'une des figures savantes de la ville, qui le marque profondément. Dès le primaire, il se nourrit du Kitab al-Istiqsa de Nassiri et de l'œuvre d'Ibn Khaldoun — un fonds auquel il reviendra, un demi-siècle plus tard, en chercheur et en éditeur. Il poursuit ses études secondaires au prestigieux collège Ben Youssef dans les années 1960 et s'engage très tôt dans la vie publique : dans le scoutisme dès 1954, puis, en 1957, dans la jeunesse ouvrière de l'Union marocaine du travail (UMT). Bachelier en 1968, il part étudier la littérature arabe à Fès, sort diplômé de l'École normale supérieure et obtiendra plus tard un doctorat d'État en littérature populaire.
Lycéen, il est l'un des meneurs de la grève de l'enseignement originel de 1963 — première arrestation après l'irruption des élèves au tribunal de Marrakech. Lors des événements du 23 mars 1965, il conduit les grèves de Marrakech du 27 mars et est incarcéré à la prison de Boulmharez, où les détenus mènent leur première grève de la faim. Il rejoint l'Union nationale des forces populaires (UNFP) en 1965, exerce des responsabilités dans sa jeunesse aux côtés de Habib El Forkani, puis devient l'une des figures de l'organisation de gauche « 23 Mars ». En mars 1973, au plus fort de la répression de la gauche marocaine, il est arrêté et jugé ; il mène une grève de la faim de 36 jours avant de purger sa peine. Libéré, il poursuit l'engagement civique : cofondateur de l'AMDH en 1979 aux côtés d'Abderrahim Jamaï, puis de l'OADP en 1984, sous les couleurs de laquelle sa candidature aux législatives est invalidée par les autorités de l'époque.
À la création de l'Université Cadi Ayyad, il fonde le département de langue arabe de la faculté des lettres de Marrakech et le préside de 1979 à 1989, siégeant aux conseils de la faculté et de l'université jusqu'en 1992. Le département devient une référence — lors d'une session du concours national de l'enseignement, les dix premiers lauréats en sont tous issus. Sa thèse de troisième cycle porte sur la pensée arabe moderne ; son doctorat d'État, en quatre volumes, est consacré au melhoun (« Le melhoun : le phénomène et ses significations »), une œuvre de référence sur la poésie populaire marocaine.
Son action culturelle organisée commence en 1962 au sein de la « Ligue intellectuelle » ; en 1967, il anime l'union des associations de Marrakech. Il fonde le journal étudiant Al-Jamiâa, dont les ventes atteignent, selon les sources, cent mille exemplaires et dont les recettes financent l'édition de vingt-cinq œuvres littéraires marocaines — dont celles d'Ahmed Bouzfour, Mohamed Zafzaf et Malika El Assimi — ainsi que des écrits de détenus politiques. Il contribue à la revue féminine 8 Mars, au supplément Anoual culturel et à la revue Ouyoune al-Maqalat. À la mi-1984, il lance son projet majeur : Al-Moultaka, revue culturelle et intellectuelle mensuelle publiée depuis Marrakech, parvenue à son 63e numéro en février 2026, fidèle à sa ligne : l'approche globale des questions nationales et arabes, ouverte aux grandes plumes du Maroc et du monde arabe. Il dirige parallèlement la maison d'édition Ittissalat Sebou, anime le forum « Ibn Tachfine : société et territoire » (plus de vingt publications sur Marrakech et sa région) et cofonde le Congrès national arabe et le Congrès national islamique.
Élu député en 1993 sous les couleurs de l'OADP, il établit un record de questions parlementaires, ouvre la première permanence parlementaire locale du Maroc et publie le bilan de son mandat en livre — une première dans les usages parlementaires marocains. De 1998 à 2002, il est conseiller du Premier ministre Abderrahmane Youssoufi dans le gouvernement d'alternance, qu'il quitte en même temps que lui. Conseiller municipal de Marrakech de 2003 à 2009, il y préside la commission de la culture, de la recherche scientifique et du patrimoine. En 2017, pendant le Hirak du Rif, il lance l'initiative de la « marche blanche », démarche de médiation entre les manifestants et l'État, après consultation de personnalités nationales dont Mustapha Benhamza et Khnata Bennouna.
Sa réflexion s'organise autour de causes constantes : la Palestine, qu'il considère comme une « cause nationale » marocaine et non une question extérieure, documentant les liens organiques entre les peuples marocain et palestinien depuis les Almohades et affirmant que « la bataille de libération des consciences est la première condition de la mobilisation » ; la marocanité du Sahara, à laquelle il consacre un livre et des conférences lisant le conflit à la lumière des rivalités impériales ; la langue arabe, qu'il défend contre la francisation de l'enseignement en appelant à une académie linguistique marocaine et au renouvellement de l'arabe comme condition de sa préservation ; et l'unité arabe, à travers le dialogue nationaliste-islamique des deux Congrès. Il est l'un des rares intellectuels à conjuguer, dans l'analyse, l'outillage marxiste et la profondeur khaldounienne.
Belkabir est l'un des intellectuels marocains les plus présents dans les médias : analyste politique sollicité par les tribunes marocaines et arabes (Hespress, Yabiladi, Maroc Hebdo, Al3omk…), invité régulier des grands entretiens filmés, il livre depuis 2024 une série de mémoires en vidéo sur un demi-siècle de vie politique marocaine. Il a été honoré à plusieurs reprises, notamment par un livre de témoignages signés de personnalités intellectuelles et politiques du Maroc et d'ailleurs. Voir la revue de presse et la vidéothèque.